Turbomeca visé par des espions
C'est le système informatique de l'entreprise qui a été pillé pour obtenir des données technologiques, mais aussi économiques du motoriste béarnais © Archives Jean-Philippe Gionnet
Une enquête du journal «Le Monde» révèle une affaire de piratage informatique chez l'industriel de Bordes. Les syndicats n'étaient pas au courant de l'enquête.
Turbomeca est victime de piratage informatique. Le leader mondial des fabricants de turbines d'hélicoptère à moyenne puissance a été espionné par des intérêts qui pourraient être d'origine chinoise.
L'information dévoilée par le quotidien national « Le Monde » dans son édition du week-end, datée des 10 et 11 avril, braque les projecteurs de l'actualité sur la filiale du groupe Safran basée à Bordes à quelques kilomètres de Pau. « La justice enquête sur une vaste affaire d'espionnage dans une filiale de Safran », titre le quotidien du matin.
On se souvient de l'affaire Renault, dans laquelle les dirigeants du constructeur automobile avaient trop rapidement, semble t-il, conclu à des actes d'espionnage en licenciant, à tort, trois de ses cadres supérieurs. Ce nouvel épisode qui plonge ses racines en Béarn pourrait bien cette fois s'avérer plus sérieux. Selon « Le Monde », cette affaire est « considérée par la direction centrale du renseignement extérieur (DCRI) comme la plus grosse affaire d'espionnage industriel en 2010. » C'est ce service qui est chargé des investigations depuis la saisine, le 27 octobre dernier, du tribunal de grande instance de Nanterre (Hauts-de-Seine).
« Ouverte pour introduction, suppression et modification frauduleuse de données informatiques et recel, cette enquête a déjà conduit une dizaine de personnes en garde à vue », révèle le quotidien qui précise que ces auditions ont concerné des administrateurs de réseaux internes, des techniciens et même des personnes étrangères à l'entreprise. « Les intrus disposaient d'une connaissance très inhabituelle des arcanes internes de l'entreprise », indique encore « Le Monde. »
Le journal précise que durant huit mois, de janvier à septembre 2010, « une attaque de grande ampleur a permis à ses auteurs de piller les réseaux informatiques des laboratoires de recherche de Turbomeca », notamment des « données concernant des systèmes d'hélices et de transferts de charges » mais aussi des « documents financiers de Safran liés à la facturation des pièces livrées à leurs clients et au coût des programmes en cours. » On remarquera que c'est au coeur de cette période de piratage, le 22 juin 2010, que la nouvelle usine de Bordes a été inaugurée par le chef de l'État, Nicolas Sarkozy, lequel État possède 30 % du capital du groupe Safran.
L'enquête orientée vers la Chine
Évoquant une source judiciaire, l'auteur de l'article note que des éléments « solides » auraient « permis d'orienter l'enquête vers la Chine." Il s'interroge « sur le rôle éventuel joué par l'avionneur public chinois, China Aviation Industry Corporation (AVIC) qui pourrait se trouver derrière les officines ayant lancé cette opération d'espionnage », tout en précisant qu'« aucune preuve définitive ne permet de mettre formellement en cause ce groupe qui travaille depuis trente ans avec Safran. » Il rappelle notamment que deux moteurs d'hélicoptères, l'Arriel 1 et l'Arriel 2C sont construits sous licence par Turbomeca en partenariat avec AVIC et que Safran a signé plusieurs accords avec des universités chinoises.
Par ailleurs, « Le Monde » cite une source interne à Turbomeca expliquant que l'espionnage aurait pu avoir un double objectif : « combler le retard technologique et s'assurer que Safran ne trichait pas sur la refacturation du matériel Turbomeca vendu aux Chinois. ». Sollicitée hier par nos soins, la direction de la communication de Turbomeca à Bordes indiquait que « le groupe Safran ne fait pas de commentaires à ce stade. »
===> Leader mondial des turbines d'hélico
Turbomeca est spécialisée dans la conception, la production et la vente de turbines pour hélicoptères. Les moteurs de Turbomeca équipent ainsi des hélicoptères civils et militaires des principaux hélicoptéristes. Elles équipent également des avions d'entraînement et d'appuis. Turbomeca possède une filiale Microturbo, spécialisée dans les turboréacteurs pour missiles.15 200 turbines sont actuellement en opération.
Leader sur le marché mondial, Turbomeca, qui compte 2 350 clients dans 155 pays, est installée dans les Pyrénées-Atlantique depuis 1942. A Bordes, prés de Pau, les installations sont réparties sur deux sites adjacents où travaillent 2500 personnes. Par ailleurs, 1 350 salariés travaillent sur le site de Tarnos dans les Landes. Quant au site de Mezières-sur-Seine, dans les Yvelines, il rassemble 300 salariés.
===> Les syndicats n'ont «pas entendu parler de problèmes informatiques majeurs»
Interrogé hier matin, le syndicaliste, Claude Salles, délégué de la CFDT au comité d'entreprise et au comité central d'entreprise de Turbomeca et coordonnateur pour le groupe Safran semblait tomber des nues : « Je n'étais pas personnellement au courant. Je trouve dommage, que les élus et représentants du personnel soient informés par les médias. »
Il ne manque pas de relever quelques imprécisions dans l'article de nos confrères concernant les systèmes d'hélices et de transfert de charge : « Turbomeca ne fabrique pas d'hélices. » Il précise que ce n'est pas dans les laboratoires que se font les plus grosses recherches mais dans les bureaux d'étude.
« Nous n'avons jamais entendu parler de problèmes majeurs informatiques », indique encore le syndicaliste, qui évoque pourtant une attaque intervenue en 2009 : « On a déjà été attaqué par des virus mais cela avait été rapidement réglé. » Il précise que les portables des salariés amenés à sortir de l'entreprise sont équipés de codes d'accès à treize chiffres : « A priori, c'est impiratable".
Reste qu'il n'est pas étonné de voir que son entreprise constitue une cible pour l'espionnage industriel : « C'est toujours embêtant pour l'entreprise. Notre objectif c'est de garder notre avance au niveau technologique. »
Claude Salles confirme encore la présence à Bordes de ressortissants chinois sans porter la suspicion sur eux : « Ils viennent régulièrement pour de l'assistance technique ou de la formation. Ils ont même acheté un appartement à Pau. »
En l'absence d'informations plus précises, Didier Jouanchicot, délégué CGC, se refusait pour sa part à tout commentaire.
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