Pourtant, les services de renseignement avaient bien fait leur travail jusqu’en 1954. Ils avaient réussi à trouver des informateurs dans toutes les organisations nationalistes, jusqu’au sommet. Car les agents de la subversion, apparemment, se laissent facilement retourner. L’auteur cite « Tewfik El Madani, l’un des Oulémas les plus respectés, agent du gouvernement général, Ben Bella, héros de l’Organisation Secrète, jadis informateur de la Sécurité Militaire, et Ferhat Abbas lui-même, longtemps « honorable », correspondant de la police des Renseignements Généraux »(p. 205). Il s’étend davantage sur le cas de Messali « devenu depuis 1945, sous le pseudonyme de Léon, un précieux informateur pour la police française » (p. 22). Dans ces conditions, les responsables politiques ne peuvent sans mauvaise foi prétendre qu’ils ont été surpris par le 1er novembre.
De 1954 à 1956, le FLN gagna la « bataille du renseignement » par la terreur et par la trahison (qui lui permit de connaître « dès 1954 à peu près tous les informateurs des services de police ou de renseignement » (p. 272)). Tous les moyens de lutte efficace, comme les « Détachements Opérationnels de Protection » (DOP) spécialisés dans le démantèlement de l’OPA « rebelle », devinrent « la cible d’une campagne mobilisant les consciences contre des brutalités inadmissibles dans une indignation fort légitime si elle ne s’exerçait à sens unique sur un fond d’arrière-pensées douteuses » (p. 137).
Pourtant, le camp français réussit de 1957 à 1960 à retrouver des sources de renseignement par divers procédés : infiltration d’agents, recrutement d’informateurs bénévoles jusque dans l’entourage du GPRA, retournement de « rebelles » capturés. Il contre-attaque en menant la « guerre psychologique », laquelle vise l’effondrement du moral de l’adversaire par tous les moyens. Le plus redoutable fut la célèbre « bleuite », opération d’intoxication due au colonel Godard qui provoqua en 1958 une sanglante épuration de la wilaya III. En 1959 et 1960, le colonel Jacquin, chef du mystérieux « Bureau d’Études et de Liaisons », directement subordonné à l’état-major du général Challe, fut chargé de l’étendre à toutes les wilayas de l’intérieur. Il exploita systématiquement la méfiance et la sévérité envers les traîtres caractéristiques de l’ALN pour l’inciter à se détruire elle-même. Procédé peu élégant, que l’auteur justifie en montrant que l’autre camp n’était pas plus scrupuleux.
Le général Jacquin raconte en détail la tentative de paix des chefs de la wilaya IV, dite « affaire Si Salah » [5], qui aurait pu d’après lui terminer la guerre d’Algérie en 1960. Le regret d’avoir échoué, par la faute de la « trahison », explique sans doute le ton d’amère dérision dans lequel il se complaît. On peut néanmoins regretter qu’il n’ait pas tenté de surmonter son amertume, ni de dépasser son point de vue étroitement professionnel. En effet, quel que soit l’intérêt de ses révélations - que nous ne pouvons accepter sans preuves suffisantes - on peut douter qu’elles fournissent la véritable explication du conflit algérien. Elles n’éclairent pas les causes de l’insurrection, mais seulement l’origine des moyens dont elle a bénéficié. L’exemple de la guerre d’Espagne, auquel se réfère le général Jacquin, suffit à montrer que la subversion est une entreprise aléatoire et, en fin de compte, décevante.
Trinquier (colonel Roger), Le temps perdu. Paris, Albin Michel 1978, 442 p.
Comme Henri Jacquin, Roger Trinquier est un représentant typique de cette génération d’officiers coloniaux qui ont trouvé dans l’Empire français à son apogée un champ d’action à leur mesure, et n’ont pu se résigner à son abandon. Il connut d’abord le rôle exaltant de chef de poste dans les montagnes du Tonkin, puis la curieuse vie de garnison dans les concessions françaises de Chine, vestiges d’une époque révolue que la Deuxième guerre mondiale balaya. Cette guerre, par obéissance aux ordres de Vichy, il ne la fit pas, mais se contenta de la commenter sur des cartes. De 1945 à 1960, au contraire, il ne cessa plus de guerroyer dans les « paras », en Indochine puis en Algérie, avant de quitter l’armée en 1961.
En Indochine, il découvrit la guerre révolutionnaire ou subversive, et rechercha les moyens de la gagner. Organisateur de maquis sur les arrières du Vietminh, il eut le sentiment d’une victoire possible, dont le désastre de Dien Bien Phu vint le frustrer. Débarquant à Alger en août 1956, il s’intéressa aussitôt à la lutte contre le terrorisme. Son récit de la « bataille », assez bref, n’ajoute guère à celui du général Massu. Il refuse de ranimer les controverses suscitées par les déclarations de son chef sur l’emploi de la torture. À en croire le colonel, il s’agirait de calomnies lancées contre les parachutistes par des agents de l’ennemi ou par des jaloux . D’après lui, le renseignement se trouve par d’autres moyens. La population qui est contrainte d’abriter les terroristes les connaît nécessairement (p. 239). Elle les dénonce volontiers aux forces de l’ordre quand elle se sent protégée contre eux (p. 318). Même un grand nombre des terroristes se sont ralliés une fois libérés de l’emprise de leurs chefs (p. 256). En somme, la « bataille d’Alger » de 1957 fut moins brutale que la répression de l’OAS par les autorités françaises à Alger et Oran en 1962 (p. 257).
Quand la population est libérée de la terreur, il suffit de la recenser et de l’organiser en une hiérarchie de responsables (de maison, d’îlot, de quartier) pour détecter immédiatement toute nouvelle infiltration des agents de la subversion. Cette organisation, nommée « Dispositif de Protection Urbaine » (DPU), fut le grand succès du colonel Trinquier qui l’appliqua en 1959 et 1960 dans le secteur pourri d’El Milia. Méthode qui, si elle avait été généralisée , aurait permis de gagner la guerre d’Algérie « avec des porte-plumes, à condition qu’ils soient protégés » (p. 251). Militaire complet, il se montra également le digne successeur de Bigeard à la tête du 3e RPC en 1958, et un stratège inventif qui proposa au gouvernement l’emploi d’irréguliers musulmans pour chasser l’ALN de ses bases tunisiennes en 1960.
Homme de guerre, le colonel Trinquier se veut aussi un pacificateur. Il recherche le dialogue avec la population et même avec l’adversaire. On lit avec intérêt le récit de ses conversations avec des membres de l’élite musulmane internés au camp de Beni Messous, avec des étudiants et des étudiantes d’Alger, avec Yacef Saadi et Zohra Drif, avec Abderrahmane Farès (p. 261-269), et de ses relations indirectes avec des membres de l’entourage de Ferhat Abbas (p. 336-337 et 423-425). Il en retire la conviction que les « rebelles » s’étaient révoltés pour obtenir l’égalité, que l’indépendance n’était pour eux qu’un moyen, que l’intégration était la solution la plus avantageuse pour l’Algérie comme pour la France, et que celle-ci l’a refusée par avarice.
Sachant que « la guerre est la continuation de la politique par d’autres moyens », il n’hésite pas à s’aventurer sur ce dernier terrain. Issu d’une famille paysanne, passé par l’École Normale d’Instituteurs et par l’École Militaire de Saint-Maixent, il a très tôt pris parti pour la droite nationale, contre la gauche pacifiste et antimilitariste, qu’il rend responsable du désastre de 1940. Pétainiste par discipline et par conviction, il est confirmé dans l’anti-gaullisme par l’épuration. Les souvenirs de 1939-40 et l’expérience de l’Indochine en font naturellement un anticommuniste systématique. Jusqu’en 1958, il reste un soldat discipliné, et c’est à tort que le ministre Chaban-Delmas, craignant son influence sur la population d’Alger, juge devoir l’en éloigner en 1957. Le hasard l’y renvoie le 13 mai 1958, en mission de maintien de l’ordre. Entre la foule algéroise qui le supplie de prendre le pouvoir, et l’État républicain, il n’hésite pas longtemps. On est frappé de l’audace avec laquelle il franchit le Rubicon sans regarder en arrière, organise le renversement de l’autorité légale à Oran et à Constantine, tente de persuader le général Massu d’imiter Bonaparte, et se prépare à occuper le Palais Bourbon... Audace d’autant plus téméraire que le colonel ne sait pas, au début, pour qui il travaille, ni ensuite quels sont les projets du général de Gaulle sur l’Algérie. Elle contraste vivement avec l’extrême prudence de la plupart des généraux (même de Salan au départ). L’auteur la souligne à juste titre afin de détruire le mythe de « l’Armée » unanime pour sauver à tout prix l’Algérie française, mythe qui entretint les illusions de ses partisans.
Conscient dès juin 1958 d’avoir été manipulé par les gaullistes, le colonel Trinquier est tenu informé de tous les complots militaires, mais il hésite désormais à s’engager. Désabusé sur la politique gaullienne, il se laisse fourvoyer dans l’aventureuse mission de former une armée au Katanga, et n’arrive pas à rejoindre Alger avant l’échec du putsch d’avril 1961. Il se consacre désormais à défendre la cause perdue de l’Algérie française et à mettre en garde l’Occident contre la subversion communiste, en écrivant plusieurs livres de stratégie et de politique . Bien conscient d’avoir vécu la fin d’une époque, il ne regrette pourtant pas « le temps perdu » à tenter de sauver l’Empire français. La décolonisation, loin d’être une nécessité historique, reste à ses yeux une politique à courte vue, imposée à la nation par l’égoïsme de De Gaulle, de la bourgeoisie et des intellectuels. Les guerres d’Indochine et d’Algérie sont pour lui deux batailles perdues d’un affrontement général entre le monde encore libre et le communisme international, dont l’issue reste douteuse. Pour n’avoir pas voulu les gagner, la France risque d’être acculée à livrer la dernière bataille sur son territoire. Vision cohérente, mais trop simple pour être exacte.
Château-Jobert (colonel), Feux et lumière sur ma trace. Faits de guerre et de paix. Paris, Presses de la Cité, 1978, 345 p. Photographies.
Comme le colonel Trinquier, le colonel Château-Jobert est d’origine modeste, et a choisi la carrière militaire comme voie de promotion. Contrairement à celui-ci, il a participé à tous les combats de la France libre (qui en fit un parachutiste), avant de découvrir l’Indochine, puis l’Algérie. Homme d’action avant tout, il n’a guère le temps de compléter sa formation intellectuelle, mais se préoccupe de la dimension morale du commandement, et s’étonne de ne recevoir de ses supérieurs aucune directive, aucune doctrine sur les graves questions de la fin et des moyens. Il cherche les réponses dans sa première formation catholique, et commence dès 1954 à douter des vertus du régime républicain.
La guerre d’Algérie accélère son évolution. Commandant depuis novembre 1955 le 2e RPC, il devient célèbre un an plus tard en le menant à l’assaut du canal de Suez. La « bataille d’Alger » - dont il parle fort peu - le conduit à prendre position sur les méthodes admissibles dans le maintien de l’ordre. Il refuse la torture, mais admet la « contrainte » physique dans certaines conditions et pour empêcher un plus grand mal : « Non, on ne peut pas tolérer l’abandon d’innocents aux exactions de criminels. Si le renseignement arraché à ceux-ci doit sauver les premiers, il faut le leur arracher ; mais uniquement s’il s’agit de criminels [... ]. Le fait que l’homme soit un ennemi ne suffit nullement pour que l’on puisse se permettre d’exercer des sévices à soir égard [... ]. Quant à faire souffrir un homme, simplement parce qu’il est présumé coupable, c’est une abomination. Si la contrainte physique s’impose dans certaines conditions, en revanche il faut toujours et résolument dire non à la torture, définie comme l’imposition de violences gratuites ou d’intensité exagérée » (p. 206-207). Encore faut-il que les autorités militaires et politiques assument toutes leurs responsabilités.
Appelé en 1957 au commandement de la brigade parachutiste d’Outre-Mer à Bayonne, il proteste contre les procédés publicitaires du colonel Bigeard, qui enfreint les règles de la discipline et de la camaraderie en faisant croire à l’opinion que l’Armée française ne vaut rien en dehors de son régiment. Mais il n’en pense pas moins, et rédige en 1958 un réquisitoire contre la sclérose de l’appareil militaire français, dont il fait le thème d’un stage de « combat-choc » destiné à des officiers de toutes armes et de tous grades.
Entre-temps, comme le colonel Trinquier, il a franchi le Rubicon en préparant l’opération « Résurrection » (dont l’annulation le « frustra ») pour balayer la IVe République (sinon la République elle-même). Convaincu depuis le 16 septembre 1959 que De Gaulle a trahi ceux qui l’ont porté au pouvoir, il se résout à lui résister. Il profite d’un stage à l’École Militaire de Paris pour approfondir les raisons idéologiques de son opposition, et pour participer, avec le général Zeller et le colonel Lacheroy, à la préparation du putsch d’avril 1961. Celui-ci le surprend au Niger, où l’a envoyé la prudence du ministre des Armées. Mis aux arrêts pour avoir tenté de rejoindre Alger, il prend le temps de mettre au point sa doctrine d’action avant de rallier l’OAS en janvier 1962. Chargé du Constantinois, il s’oppose rapidement à Jean-Jacques Susini (pour qui la fin justifie tous les moyens) et se lie avec Robert Martel, dont il partage les convictions catholiques intégristes. Ayant échoué dans ses tentatives de soulever l’armée contre les accords d’Évian, il consacre plusieurs années de clandestinité à l’élaboration et à la diffusion d’une « doctrine d’action contre-révolutionnaire » , qui prétend défendre « l’ordre naturel et chrétien », par des moyens conformes à celui-ci, contre la Révolution, qui est elle-même l’expression d’une révolte permanente contre cet ordre naturel (c’est-à-dire, « conforme à la nature des choses telles qu’elles ont été créées » (p. 252-253). Cette Révolution n’est pas seulement la révolution communiste, mais également celle de 1789, mère commune de toutes les « erreurs modernes », démocratie, libéralisme, marxisme, etc., qu’il rejette au nom d’une théocratie anachronique (dont on peut douter qu’elle ait jamais existé telle qu’il se l’imagine). Bien que la doctrine du colonel Château-Jobert se veuille essentiellement pratique, il nous apparaît comme un Don Quichotte du XXe siècle, étranger à notre temps.
Ces quatre témoignages sont de nouveaux documents à ajouter à la série déjà longue des Mémoires publiés par les acteurs français du conflit, militaires ou civils. Plus ils seront nombreux, plus leur confrontation sera instructive. Cet échantillon ne représente qu’une seule tendance, celle des officiers qui se sont personnellement engagés en faveur de l’Algérie française ; mais il permet cependant de constater la relative diversité de leurs points de vue sur cette guerre, en rapport avec celle des postes dans lesquels ils l’ont faite, et de leurs expériences antérieures.
Guy Pervillé.