Viens y voir que j’ten colle une… !
Q – Visiblement, le ton est en train de monter entre Paris et Tripoli ?
Jacques Borde – Oui. Mais encore une fois à l’initiative malheureuse, pour ne pas dire imbécile, de Paris, qui n’a de cesse de menacer un pays membre des Nations-unies, la Jamahiriya arabe libyenne, d’intervenir militairement sur son sol. Une posture d’autant plus inappropriée dirais-je, pour rester poli, que la France est bien la seule dans ce registre où les rodomontades ininterrompues des locataires de l’Élysée et du Quai d’Orsay le disputent aux commentaires salaces du sexologue-philosophe-conseiller diplomatique Lévy Bernard…
Q – Le ton n’est pas vraiment diplomatique du côté de Tripoli ?
Jacques Borde – Parce vous croyez qu’il l’a été du côté de Paris ? C’est diplomatique de ramener les relations de l’Occident avec le mode arabo-musulman à, excusez-moi je cite le principal intéressé, du « taillage de pipe » ? À moins, bien évidemment, que BHL, qui est plus introduit (sans jeu de mot) que nous le sommes tous dans certaines hautes sphères, soit au fait de certaines pratiques. Mais, en ce cas, qu’il aille au bout de son discours et de ses révélations…
Q – Peut-on, réellement, parler de menaces militaires sur la Libye ?
Jacques Borde – Et, c’est quoi, au juste, vouloir imposer une No-Fly Zone (NFZ) à un pays, si ce n’est une menace militaire ? C’est pourtant clairement ce qu’a tenté, heureusement sans succès, l’ambassadeur français à l’Onu, Gérard Araud, lorsqu’il a prétendu que « Le temps est compté et dans les heures qui viennent, le moins que nous puissions faire ici est d’imposer une zone d’exclusion aérienne ». « Nous travaillons sur un projet de zone d’exclusion aérienne, notre objectif est d’obtenir une zone d’exclusion aérienne ». Ceci sans parler des digressions sans queue ni tête du chef de l’a-diplomatie française, Alain Juppé, affirmant que « Monsieur Kadhafi a la responsabilité de protéger le peuple libyen et il devra assumer les conséquences de ses actes. Je rappelle que la Cour pénale internationale, à la demande du Conseil de sécurité, a été saisie ».
Q – Vous donnez tort à Alain Juppé sur ce point ?
Jacques Borde – Tout à fait. Juppé fait montre, en ces circonstances graves, d’un analphabètisme géopolitique qui prouve que ce politicien ambitieux, mais sans charisme ni colonne vertébrale, n’est absolument pas à sa place au Quai d’Orsay. Le Quai où, je le répète, il aurait fallu quelqu’un de la stature d’Hubert Védrine, Roland Dumas ou Pierre Lellouche. Reprenons, si vous le voulez bien, les propos du chef de l’a-diplomatie française : « …Kadhafi », nous dit-il, « a la responsabilité de protéger le peuple libyen… ». Mais, enfin, que fait justement le Guide libyen, en ce moment, si ce n’est « protéger le peuple libyen », en ramenant l’ordre légal dans un pays mis à sac par des bandes armées ? On espère que si Bordeaux, était mise en coupe réglée par des factions armées saccageant les édifices publics, le palais de justice, les commissariats, etc – comme l’ont été ceux de Benghazi, rappelons-le – Juppé ne s’opposerait pas au retour à l’ordre républicain dans cette métropole à laquelle il semble tenir…
Q – Que peut la communauté internationale ?
Jacques Borde – Rien. Parce qu’elle n’existe pas. Les instances internationales sont des coquilles vides, dont usent et abusent les grandes et moyennes puissances. En l’espèce, la crise libyenne, il n’y a pas d’accord permettant à qui que ce soit de prétendre parler au nom de la communauté internationale. Seuls Londres et Paris – qui, semble-t-il, ont cru pouvoir nous rejouer l’Affaire de Suez de 1956 en Libye – sont en faveur de l’usage, immodéré et inqualifiable, de la force. Berlin et Moscou se sont opposées à toute décision à caractère militaire. Berlin argumentant que celle-ci pourrait conduire à la guerre et « affaiblir le mouvement de démocratisation en Afrique du Nord ». Une manière polie de nous dire qu’ils se désintéressent de la question et attendent, en fait, que l’ordre soit rétabli.
Q – Et Washington ?
Jacques Borde – Apparemment, les États-Unis jouent également la montre. On peut raisonnablement supposer que le « Coup de Suez », tenté par la France et le Royaume-Uni les a pris de court. Et que, pour la Libye, Washington qui, bien sûr, aurait adhéré au Plan A franco-britrannique, s’il avait marché, n’a pas de Plan B dans ses cartons. Donc, faute de mieux, le président américain, Barack H. Obama, et son chef de la diplomatie, la Sénatrice Hillary Clinton, font comme tout le monde, ils attendent le retour au statu quo ante.
Q – Quel jeu jouent les Britanniques ?
Jacques Borde – Il sont, quelque part, pris au piège, happés par le jusqu’au-boutisme élyséen. Je pense que seul en lice face aux Kadhafi, Cameron aurait déjà négocié sa sortie de crise. Mala fides et habilité sont les deux mamelles du Foreign Office. Mais, hélas, il y a les Français. Mais, je ne pense pas que Londres se cramponne bien longtemps à une cause perdue. D’ailleurs, les messages de Tripoli sont très clairs à ce sujet. Qu’a dit Kadhafi aux Britanniques ? Kadhafi, essentiellement, a fustigé Londres pour son soutien à la zone d’exclusion aérienne : « Quel droit avez-vous ? Est-ce que nous partageons des frontières ? Etes-vous notre tuteur ? ». Un ton nettement plus mesuré que celui adopté vis-à-vis de Paris
Q – Visiblement, la France n’est plus dans les petits papiers de Kadhafi ?
Jacques Borde – On le serait à moins. Il faut dire que ça n’est pas la première fois que la France menace la Jamahiriya libyenne. Du temps, où il dirigeait la branche Action de la DGSE, le général Alain Gaigneron de Marolles, avait mis au point un joli coup pour faire tomber Kadhafi. Cela lui avait même coûté son poste. Il aurait « mal compris » (sic) des ordres non-écrits de sa hiérarchie. Lorsqu’il nous en parlait, à quelques amis, peu de temps avant de nous quitter, il en gardait un souvenir plutôt amusé. Les grands hommes de guerre savent pardonner aux petits fonctionnaires…
Q – Pensez-vous que les Libyens aient eu connaissance de cet « incident » ?
Jacques Borde – Probablement. Pas par de Marolles, c’est certain, un homme de devoir. Mais les obscurs et les sans-grades ont moins de tenue sur le long terme. Sans parler des politiciens. Voyez l’Affaire Palme. Ou comment l’entourage de George W. Bush, Karl Rove, pour ne pas le nommer, a jeté en pâture au public l’un des meilleurs agents de la CIA…
Q – Que va-t-il arriver aux relations franco-libyennes ?
Jacques Borde – Difficile à dire. Soit Paris retrouve la raison et se fait oublier. Soit, on continue dans la « montée aux extrêmes » pour plagier Clausewitz…
Q – Et…
Jacques Borde – Le Guide libyen, Mouammar Kadhafi, a été on ne peut plus clair. « La France montre désormais son visage et dit qu’elle va attaquer la Libye » a estimé Kadhafi devant des partisans à Bab al-Aziza. « Attaquer la Libye ? Ce sera nous qui vous attaquerons ! Nous vous avons battus en Algérie, au Viêt-Nam. Vous voulez nous attaquer ? Venez et essayez »…
Q – Des mots, des rodomontades ?
Jacques Borde – Pas sûr. Certes, les Libyens n’ont pas battu la France en Indochine ou en Algérie. Mais, par le passé, nos combats face aux Libyens, ou ceux qu’ils armaient, n’ont jamais été de tout repos. Et, surtout, s’il fallait imposer une forme d’embargo aérien et s’impliquer plus avant dans la crise libyenne, cela se ferait sur place. Avec quels moyens humains et matériels ? De plus, une intervention coloniale aura pour effet immédiat de réveiller les tribus qui, pour l’instant et la majorité d’entre elles, gardent l’arme au pied et comptent les points. La France veut-elle sa petite Somalie, rien que pour elle, avec des Omar Mokhtar à tous les coins de rue de Tripolitaine et de Cyrénaïque ?
Q – Mais la France elle-même est à l’abri ?
Jacques Borde – Pas sûr. Côté libyen, des raids en profondeur conduits par des appareils libyens sont tout à fait possible. Dans un passé, peu récent disons, des MiG-25R Foxbat-B de l’Al-Qūwāt al-Jawwīyä al-Jamahiriya (l’armée de l’air libyenne, en VF) auraient bien conduit des raids (de reconnaissance) en profondeur dans l’espace aérien français. Et, pas seulement à en croire les Libyens. Au niveau des sources, j’entends…Q – Jusqu’où ?
Jacques Borde – Vallée du Rhône, allez-retour.
Q – Vous croyez cela possible ?
Jacques Borde – Oh ! À l’époque, je me suis pas posé la question. Maintenant, nous verrons bien. Vous savez, ce qu’il y a de passionnant, avec les guerres, historiquement parlant, c’est qu’elles se passent rarement tout à fait comme l’ont prévu ceux qui les lancent. Ça n’est pas moi qui est le chef de l’État et des armées. C’est, jusqu’en 2012, un certain Nicolas Sarkozy. À lui de voir…
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