Idéologie Concernant la formation de l’idéologie du mouvement, la part exacte à attribuer au fondateur Wallace Fard Muhammad, et celle à attribuer à Elijah Muhammad restent difficiles à établir. Bien que la NoI mette en avant sa nature religieuse, le versant socio-politique de son idéologie n’en est pas moins fortement affirmé. La vision idéologique de Nation of Islam a été formalisée dans le Muslim Program de 1965, toujours en vigueur, mais l’essentiel de ces thématiques était déjà clairement affirmé dès les années 1930. Malgré une certaine modération de l’interprétation des principes fondamentaux (en particulier le rejet des blancs), la NoI du début du XXIe siècle a un positionnement idéologique très similaire à celui de ses débuts.
Vision religieuse La théologie de la NoI est assez éloignée de l’islam orthodoxe. Certains aspects sont en effet clairement inacceptables pour celui-ci :
L’islam est la véritable religion de l’homme noir, et est réservée aux Noirs, et en théorie aux autres populations « de couleur ». Selon un discours d’Elijah Muhammad : « vous pouvez facilement les distinguer [les Blancs] de nos peuples (foncé, brun, jaune ou rouge) ». En pratique, il n’y a jamais eu de véritable tentative de la NoI de s’adresser à d’autres groupes ethniques que les Afro-américains. L’islam insiste au contraire sur sa vocation universelle.
Les Blancs sont une race inférieure, créée par sélection artificielle à partir de la race première noire par un scientifique noir, du nom de Yakub, il y a 6 000 ans. Ils sont les représentants du diable sur la terre, mais les prophéties annoncent la fin de leur règne. « L’homme noir a produit ces quatre couleurs : brun, rouge, jaune et blanc [...] l’homme noir, pourtant, est le créateur de tous [...] Maintenant, le grand Mahdi (Dieu en personne) avec sa sagesse, connaissance et compréhension infinies, va remettre l’homme noir originel dans la situation originelle ou il était au commencement, le Dieu et le gouverneur de l’univers ». « Nous avons vu la race blanche (démons) dans le ciel, parmi les justes, causant des troubles [...], jusqu’à ce qu’ils aient été découverts. [...] Ils ont été punis en étant privé des conseils divins [...] presque ravalés au rang des bêtes sauvages. [...] sautant d’arbre en arbre. Les singes en procèdent. [...] Avant eux, il n’y avait rien comme les singes et les cochons ». Cette idée selon laquelle les noirs sont les humains originels existait déjà dans des organisations africaines-américaines précédentes, comme The church of God, un groupe d'hébreux noirs créé en 1915.
Les mariages inter-raciaux sont interdits : « Nous croyons que les mariages mixtes ou le mélange des races devraient être interdits ».
Dieu n’est pas un esprit, car « nous vivons dans un univers matériel », et de ce fait « Dieu est un homme ». « Dieu doit être un homme, et non un spectre ». En réalité, « il y avait Dieu au commencement qui a créé toutes ces choses et nous savons qu’il n’existe pas aujourd’hui, mais nous savons encore que de ce Dieu, la personne de Dieu a persisté jusqu’à aujourd’hui dans son peuple
[les Noirs], et aujourd’hui un être suprême (Dieu) est apparu parmi nous avec la même sagesse infinie pour provoquer un changement complet ». « Allah est venu à nous de la ville sainte de la Mecque, Arabie, en 1930. Il a employé le nom de Wallace D. Fard »[25]. Pour les musulmans orthodoxes, cette disparition du Dieu créateur des origines, et son remplacement par un Dieu collectif racial dont émerge un Dieu/homme supérieur est inacceptable.
Ainsi, par exemple, d’après le Coran (33:40) « Muhammad [est] le messager de Dieu, et le dernier des prophètes ». Toute personne prétendant être un prophète depuis la mort de Mahomet est donc par définition toujours considérée comme un faux prophète par l’islam orthodoxe, a fortiori s’il se proclame Dieu en personne. « NOUS CROYONS à la résurrection des morts — pas en la résurrection physique — mais la résurrection de l’esprit ». Les orthodoxies sunnites et chiites affirment par contre une résurrection physique des morts avant le Jugement dernier.
On peut aussi noter une forte croyance en la numérologie, ce qui aura d’ailleurs une influence importante sur le mouvement après la mort de Elijah Muhammad, avec le choix du septième fils de Muhammad comme nouveau leader.
Il y a des positions communes avec l’islam ou le christianisme : interdiction des relations sexuelles hors mariage, affirmation des « valeurs familiales », rôle dirigeant de l’homme au sein de la cellule familiale. Ainsi, indique le site officiel de la NoI, « On enseigne à nos femmes un code d’habillement modeste qui encourage la pratique d’une moralité élevée ».
La consommation de porc est interdite, conformément à l’enseignement de l’islam. La NoI insiste aussi sur le respect des cinq Piliers de l'islam. La consommation de drogue, mais aussi de tabac et d’alcool est déconsidérée, en accord avec la vision musulmane traditionnelle.
« La religion, particulièrement le christianisme, a enseigné partout le mensonge selon lequel nous étions les descendants de Kham [un des fils de Noé] condamné, lui et ses descendants, à être esclaves des Blancs ». La religion des Blancs, le christianisme, est la religion de l’esclavage et du mal. L’islam orthodoxe admet par contre dans une certaine mesure la validité du christianisme. On note cependant que sous la direction de Louis Farrakhan, le discours s’est en partie infléchit. Si le christianisme reste responsable de l’esclavage, il est admis qu’il est porteur d’une certaine valeur s’il se libère de son racisme historique : « À mes frères et sœurs Chrétiens qui sont présents, Jésus n’était pas un accident. Jésus était un homme reconnaissant envers son Père. Il était un homme tellement en accord avec Dieu, il est tellement resté dans la lumière de son Père qu’il est devenu la lumière du monde ». Tout comme dans l’islam, l’acceptation du christianisme existe aujourd’hui partiellement. La thématique est cependant différente. L’islam critique la déification de Jésus, quand la Nation de l’islam critique surtout le racisme du christianisme ayant permis l’esclavage.
Il y a enfin certaines influences chrétiennes. Les lieux de culte sont à l’origine appelés des temples, par exemple. Les ministres du culte sont appelés « ministers », et non imam.
Indépendance sociale et politique des Noirs L’idéologie de Nation of Islam ne se limite pas au domaine religieux. Elle a aussi une forte composante sociale et politique, indifférente d’un point de vue islamique, et que l’organisation peut partager en tout ou partie avec d’autres groupes nationalistes afro-américains. L’idée centrale est l’indépendance du peuple noir en Amérique.
Cette idée s’exprime au niveau territorial par la volonté de créer un État indépendant noir, par exemple dans le Sud des États-Unis, quitte à organiser un déplacement massif des Noirs vers ce nouveau pays. « Nous voulons que notre peuple en Amérique dont les parents et grands-parents étaient des descendants d’esclaves puisse établir un État séparé »[36]. Ce projet n’a cependant jamais réellement été soutenu par des initiatives concrètes : « le séparatisme racial que Muhammad a pratiqué était plus symbolique que toute autre chose, limité à construire une identité noire et à la création d’institutions et d’entreprises dirigées par des Noirs. Les changements-tremblements de terre, tels que la destruction du “diable blanc” et la tache monumentale du transport et de la réinstallation de vingt millions de Noirs ailleurs, ont été laissés à Allah, qui choisirait sa propre heure pour agir » ».
Le changement de nom, et parfois du prénom, est une règle de la communauté, et serait dû à un commandement de Wallace Fard Muhammad lui-même. Il s’agit pour le nouvel adhérent d’affirmer la rupture symbolique avec son passé d’incroyant, mais aussi d’exprimer le refus du « nom d’esclave », et donc l’indépendance vis-à-vis du monde blanc. Les déportés africains aux États-Unis recevaient en effet un prénom chrétien et un nom de famille, tous deux imposés par le propriétaire du nouvel esclave.

Les prénoms des nouveaux membres de la NoI ne sont pas toujours changés, mais quand ils le sont c’est au bénéfice de prénoms islamiques. Les noms de familles sont également fréquemment changés, généralement en faveur d’un nom musulman, mais parfois aussi d’un nom africain ou d’un « X » symbolique, exprimant l’effacement du patronyme historique par l’esclavage.
L’indépendance doit aussi se construire dans le domaine économique. Nation of Islam a très tôt insisté sur la nécessité pour les Noirs en général, et les « Musulmans noirs » en particulier, de construire des entreprises noires et d’acheter préférentiellement dans ces entreprises. Il s’agit d’une part d’acquérir un statut social plus favorisé, et d’autre part de ne plus dépendre des patrons blancs, accusés de racisme. À ce titre, l’organisation a créé dès les années 1930 des entreprises sous son contrôle, mais a aussi encouragé ses membres à créer leurs propres entreprises, tout en favorisant l’emploi des membres de la communauté et les relations économiques avec les autres sociétés « musulmanes ». Le succès a été en partie au rendez-vous, et un tissu petit mais actif d’entreprises liées directement ou indirectement à la NoI s’est affirmé avec les années.
Un code vestimentaire exprimant cette volonté d’ascension sociale est demandé aux membres de l’organisation. Pour les hommes, il s’agit du port d’un strict costume trois-pièces, avec cravate, ou fréquemment avec un nœud papillon. Pour les femmes, il s’agit de tenues modestes mais correctes. D’un point de vue général, Nation of Islam demande à ses membres de rejeter tout laisser-aller vestimentaire exprimant l’échec social, et d’affirmer symboliquement leur volonté d’ascension sociale.
L’indépendance doit enfin se construire dans le domaine intellectuel.
La NoI accuse en effet le système américain de l’éducation d’avoir toujours maintenu les Noirs dans une situation d’échec scolaire et d’exclusion des universités (situation qui a cependant beaucoup évolué depuis les années 1960), et d’avoir développé des programmes ethno-centrés développant le mépris pour les Noirs et les civilisations extra-européennes. À ce titre « nous voulons une éducation égale, mais des écoles séparées jusqu’à l'âge de 16 ans pour les garçons et 18 ans pour les filles, à la condition que les filles soient envoyées dans des écoles et des universités pour filles. Nous voulons que tous les enfants noirs soient éduqués, enseignés et entraînés par leurs propres professeurs. »