Malek Bennabi
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Malek Bennabi
Malek Bennabi

Malek Bennabi (en arabe مالك بن نبي) est un penseur algérien, né en 1905 à Constantine, décédé le 31 octobre 1973 à Alger. Il a étudié les problèmes de civilisation du monde musulman. Il était fortement imprégné de la culture arabo-musulmane et occidentale. On lui doit un concept sur la « colonisabilité » selon lequel, les sociétés colonisé ont une aptitude, un comportement et un mode de vie favorable à la colonisation étrangère, et ce notamment dans les pays musulmans, terme qu'il utilisera dans son livre l'Afro-asiatisme.
Biographie
Malek Bennabi a fait sa première entrée à l'école coranique de Tébessa où vivaient ses parents. Ces études, il devait les payer alors que ses parents éprouvaient alors des difficultés à trouver l'argent nécessaire à la scolarisation de leur enfant. Ainsi et après quatre années passées au sein de ladite école, Malek a rejoint l'école française. Il y demeura jusqu'en 1918, année au cours de laquelle il termina les études préparatoires lui ouvrant l'accès au cycle secondaire. Ses brillants résultats lui font décrocher une bourse pour poursuivre ses études à Constantine où il résida chez son oncle qui lui dispensa quelques cours de musique. C'est ainsi qu'il a eu le privilège d'être formé par un homme auprès duquel il apprit beaucoup, le cheikh Abdelmadjid. Il étudia de ce fait la langue arabe à la Grande Mosquée.
De retour à Tébessa où il fréquentait un club mis sous la direction de cheikh Larbi Tébessi; Il a travaillé comme agent de bureau au Tribunal de la ville avant d'être muté à Aflou où il prit connaissance, pour la première fois, du journal Chihab dirigé par Abdelhamid Ben Badis qu'il connaîtra d'ailleurs pour la première fois en 1928 à Constantine. Ainsi, et sur la demande de celui‑ci, Malek est affecté à Chelghoum Laïd d'où il démissionna quelque temps après de son poste après ses démêlés avec le secrétaire greffier du tribunal.
C'est ainsi qu'en 1929, son père lui proposa de se rendre en France pour poursuivre ses études, qu'il rejoint en septembre 1930 et opta pour l'Institut des Langues Orientales. Sa présence à Paris lui permit d'entrer en contact avec l'Association des Jeunes Chrétiens de Paris. Il n'a pu accéder à l'Institut des Langues Orientales car, l'accès pour un musulman algérien ne dépend pas de critères scientifiques, mais des normes politiques en place. C'est pourquoi il opta pour les études en électricité.
En 1931, Malek Bennabi épousera une Française qui embrassa l'Islam et prit alors le prénom de "Khedidja". En 1932, il reçut le Mahatma Gandhi qui visita Paris où il anima une conférence organisée par l'Association des Jeunes Chrétiens de Paris.
En 1936, accompagné de quelques amis, il rencontra la délégation algérienne qui s'était rendue à Paris pour revendiquer, auprès des autorités françaises, les réformes proposées par le Congrès Musulman. La délégation comprenait notamment cheikh Abdelhamid Ben Badis et cheikh Bachir El‑Ibrahimi. En 1938‑39, Bennabi fonda, à Marseille, une école pour les analphabètes adultes parmi les travailleurs algériens en France. Les autorités françaises le convoquèrent et lui interdirent de continuer à enseigner dans cet établissement pour des raisons "d'incompétence".
En 1946, Malek Bennabi publia à Paris Le Phénomène coranique, qu'il voulait une preuve scientifique du caractère divin du Coran et une réfutation des thèses l'attribuant à une œuvre humaine. Il publia également un roman Lebeik (1947), et des études comme Les conditions de la renaissance (1948), Orientation du monde musulman (1954), et Le Concept de l'afro‑asiatis, à l'occasion de la conférence de Bandoeng.
A signaler que, hormis le roman sus‑cité, Malek Bennabi avait publié ses œuvres sous le titre Problèmes de la civilisation car il considérait que les différents problèmes du monde musulman renvoient à ce contexte.
En 1956, il se rendit au Caire, coupant totalement avec la France qu'il ne reverra plus. Le seul lien qui le liait à elle était la correspondance qu'il entretenait avec son épouse française qui avait refusé de l'accompagner au Caire. Il contacta le président égyptien Gamal Abdel Nasser et bénéficia d'un salaire mensuel du
gouvernement égyptien, ce qui lui permit de se consacrer à l'activité intellectuelle.
Malek Bennabi apprend, durant son séjour au Caire, la langue arabe dans laquelle il commença à écrire et à donner des conférences. Il visita, à plusieurs reprises, la Syrie et le Liban pour y donner des conférences. Le Front de Libération Nationale le charge de plusieurs missions en dehors de l'Égypte. Il était en outre, au Caire, un des conseillers à l'Organisation de la Conférence Islamique (OCI).
Après avoir contacté plusieurs amis et étudiants, il procéda à la traduction de ses œuvres vers l'arabe, langue qu'il adopta par la suite comme langue de travail.
En 1963 Malek Bennabi retourne en Algérie où il fut nommé Directeur de l'Enseignement Supérieur. Il démissionne en 1967 pour se consacrer au travail intellectuel, à la réforme et à l'organisation de rencontres intellectuelles qui devinrent plus tard Séminaires de la Pensée Islamique que l'Algérie organise chaque année. Il vécut le restant de ses jours en Algérie où il mourut le 31 octobre 1973. Il fut inhumé à Constantine.
Sa Pensée
Malek Bennabi a à son actif plus d'une vingtaine d'ouvrages traitant de civilisation, de culture, d'idéologie, de problèmes de société ainsi que d'autres sujets tel le phénomène coranique et les raisons de la stagnation de la société musulmane en particulier. Par ses écrits, Malek Bennabi voulait éveiller les consciences musulmanes et relancer une renaissance de la société musulmane. Il n'a de cesse de critiquer vivement l'administration coloniale française par ses écrits et ses conférences. Il n'a jamais accepté la colonisation de l'Algérie par la France et le statut d'indigène octroyé par l'administration de l'époque aux autochtones algériens.
Il est probable que peu de gens ont vraiment saisi la portée de sa vision et sa pensée,[non neutre] notamment dans la société musulmane à propos de laquelle il dit dans son ouvrage Vocation de l'Islam :
« La plus grave parmi les paralysies, celle qui détermine dans une certaine mesure les deux autres (sociale et intellectuelle), c'est la paralysie morale. Son origine est connue : "L'islam est une religion parfaite. Voilà une vérité dont personne ne discute. Malheureusement il en découle dans la conscience post-almohadienne une autre proposition : "Nous sommes musulmans donc nous sommes parfaits".
Syllogisme funeste qui sape toute perfectibilité dans l'individu, en neutralisant en lui tout souci de perfectionnement. Jadis Omar ibn al-Khattab faisait régulièrement son examen de conscience et pleurait souvent sur ses "fautes". Mais il y a longtemps que le monde musulman a cessé de s'inquiéter de possibles cas de conscience. On ne voit plus qui que ce soit s'émouvoir d'une erreur, d'une faute. Parmi les classes dirigeantes règne la plus grande quiétude morale. On ne voit aucun dirigeant faire son mea culpa.
C'est ainsi que l'idéal islamique; idéal de vie et de mouvement a sombré dans l'orgueil et particulièrement dans la suffisance du dévot qui croit réaliser la perfection en faisant ses cinq prières quotidiennes sans essayer de s'amender ou de s'améliorer : il est irrémédiablement parfait, Parfait comme la mort et comme le néant. Tout le mécanisme psychologique du progrès de l'individu et de la société se trouve faussé par cette morne de satisfaction de soi. Des êtres immobiles dans leur médiocrité et dans leur perfectible imperfection deviennent ainsi l'élite d'une société morale d'une société où la vérité n'a enfanté qu'un nihilisme. La différence est essentielle entre la vérité, simple concept théorique éclairant un raisonnement abstrait, et la vérité agissante qui inspire des actes concrets. La vérité peut même devenir néfaste, en tant que facteur sociologique, lorsqu'elle n'inspire plus l'action et la paralyse, lorsqu'elle ne coïncide plus avec les mobiles de la transformation, mais avec les alibis de la stagnation individuelle et sociale. Elle peut devenir l'origine d'un monde paralytique que Renan et Lamennais dénonçaient en disant que l'islam "pourrait devenir une religion de stagnation et de régression".»
Dans un autre ouvrage intitulé Les Grands Thèmes de la civilisation, de la culture, de l'idéologie, de la démocratie en islam, de l'orientalisme, Malek Bennabi parle des raisons de la stagnation de certaines sociétés qu'il qualifie de primitives :
« Quand une société primitive met des tabous autour de ses traditions, de ses convictions, de ses goûts, de ses usages, ce qui est risible là-dedans - à supposer qu'il y ait quelque chose de risible - ce n'est pas le tabou mais le vide culturel, l'inculture qu'elle défend, c'est-à-dire l'ensemble de causes qui maintiennent cette société en stagnation.»
Bennabi a traité tous les domaines, social, politique et économique, ayant trait au monde musulman. Il a ainsi écrit sur la femme, sur la démocratie et sur tous les problèmes de la civilisation et du développement. Il n'a pas omis d'étudier les Évangiles pour une étude comparative. Dans son livre intitulé La Pensée et la culture moderne en Afrique du Nord (Le Caire 1965), le Pr Anouar El‑Djoundi écrivait: "Malek Bennabi est très différent des prédicateurs, des penseurs et des écrivains. C'est un philosophe authentique avec un profil de sociologue qui, profitant de sa double culture arabe et française, a tenté de concilier entre la science et la pensée arabes inspirées du Coran et de la Sunna et du patrimoine arabo‑islamique d'une part et la science et la pensée occidentales inspirées du patrimoine grécoromain et chrétien, d'autre part».
Œuvres
Le Phénomène coranique (1946)
Lebbeik (1947)
Les Conditions de la renaissance (1947)
Vocation de l'islam (1954)
Le Problème des idées dans la société musulmane
Le Musulman dans le monde de l'économie
L'Afro-Asiatisme (1956)
Le Problème de la culture (1957)
SOS Algérie (1957)
Brochure politique (en arabe et en français)
Discours sur la nouvelle édification (1958)
La Lutte idéologique en pays colonisé (1958)
Idée du Commonwealth islamique (1959)
Réflexions (1959)
Naissance d'une société (1960)
Dans le souffle de la bataille (1961)
Perspectives algériennes (1965)
Mémoires d'un témoin du siècle (L'ENFANT, L'ETUDIANT,L'ECRIVAIN,LES CARNETS) 'Edition SAMAR 2006
Le Rôle du musulman dans le dernier tiers du xxe siècle
SOS Algérie
Pourriture (1956)
Le problème juif (1956)
Éditions récentes
La lutte idéologique, El Borhane, 2004
Mondialisme, Dar El-Hadhara, 2004
articles de presse réunis, choisis, annotés et préfacés par Abderrahman Benamara ; postface du Dr. Omar Benaissa
Colonisabilité, Dar El-Hadhara, 2003
L'afro-asiatisme, SEC, 1992
Les conditions de la renaissance : problème d'une civilisation, SEC, 1992
Wikipedia
Malek Bennabi : Un penseur algérien hors du commun- partie1
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Le Ponseur Algérien Malek bennabi 2/3المفكر مالك بن نبي
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Le Ponseur Algérien Malek bennabi 3/3المفكر مالك بن نبي
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La théologie de la libération de Malek Bennabi
Les théologies islamiques de la libération {8}
Ayant vécu l’expérience post-coloniale, Malek Bennabi (1905-1973) sera essentiellement préoccupé des problèmes de développement. L’accession à l’indépendance nationale et la construction d’un Etat moderne n’ont pas suffi à arracher les sociétés musulmanes au sous-développement économique, social et culturel. Ingénieur électricien de l’école polytechnique de Paris et nourri en même temps aux sources de la Nahda musulmane, Bennabi mettra cette double formation au service d’une œuvre consacrée à élucider cette thèse : le développement sera culturel ou ne sera pas.
La principale caractéristique de la relecture bennabienne de l’Islam sera de dépasser la dimension religieuse au sens restrictif pour l’aborder dans sa dimension civilisationnelle globale. La généralisation théorique à laquelle pouvait aller un esprit aussi profond ne doit pas cacher le fait que Bennabi avait en vue deux thèses apparemment contradictoires mais qui se rejoignent finalement dans une commune stérilité historique.
La première était défendue par le courant « traditionaliste » qui croyait à tort que la renaissance islamique pouvait se réaliser grâce à une revivification des pratiques religieuses et morales qui viendrait se superposer à un développement technique qui leur serait extérieur. La deuxième thèse était défendue par le courant « moderniste » qui concevait le développement comme une opération d’importation d’un modèle « clé en main » dont la généralisation suffirait à transformer les structures sociales et mentales.
Retrouver l’esprit de l’Islam
C’est en gardant présent à l’esprit ce combat sur deux fronts qu’il faut lire l’œuvre de Bennabi. Celui-ci ne se contente pas d’infirmer la prétention de ceux, parmi les orientalistes, qui ont cru voir dans l’Islam un facteur entravant la diffusion de la science et le progrès dans les sociétés musulmanes. Il réfute également la position des défenseurs de l’Islam qui perdent un temps précieux à « démontrer » que le Coran a prévu telle ou telle conquête scientifique contemporaine. Pour Bennabi, c’est là un faux problème. La question de savoir si l’Islam a pu ou non prévoir les développements scientifiques contemporains est un non-sens.
Ce qu’il convient de savoir est si l’Islam contredit ou non l’esprit scientifique dont l’acquisition représente une condition indispensable au succès de l’entreprise de développement : « Il ne s’agit pas de rechercher dans les versets coraniques ce qui y aurait trait à la conquête spatiale ou à l’atome mais de s’interroger s’il y a dans leur esprit ce qui pourrait entraver ou, au contraire, favoriser le mouvement de la science » (1)
Ce qui est important à noter, selon Bennabi, est que le Coran « a amené le climat rationnel nouveau qui permet à la science de se développer » et que « le développement de la science ne se mesure pas seulement par les données scientifiques mais aussi par l’ensemble des circonstances psychologiques et sociales qui se constituent dans un climat déterminé » (2).
En partant de cette considération, Bennabi propose une méthode analytique dans l’étude du phénomène coranique en vue d’atteindre un double objectif : 1) permettre à la jeunesse musulmane d’avoir une méditation religieuse rationnelle ; 2) proposer une réforme de l’ancienne méthode d’interprétation du Coran (3).
La relecture théologique de Bennabi vise essentiellement à redonner à l’Islam une dynamique sociale susceptible de contribuer à arracher les sociétés musulmanes à leur sous-développement et à leur dépendance. C’est sous cet angle qu’elle peut être définie comme une théologie de la libération. L’accent mis sur les questions de civilisation et de méthode conduit Bennabi à relativiser l’explication exogène du sous-développement et de la dépendance.
Pour lui, la colonisation n’est qu’un facteur parmi d’autres dans le procès du sous-développement. La preuve, même les pays qui n’ont pas la colonisation directe n’ont pas échappé au sous-développement.
Le concept de colonisabilité
Sans doute, la méthode culturelle de Bennabi sous-estime l’interaction profonde entre la formation de l’économie-monde, à travers l’expansion européenne, et la formation du « sous-développement » dans la périphérie qui n’a pas attendu l’ère de la colonisation pour devenir une réalité. Mais l’analyse de Bennabi a le mérite d’attirer l’attention sur le phénomène social endogène de la « décadence » qui a facilité l’œuvre de la colonisation.
Or, ce phénomène interne qui renvoie à l’évolution des structures sociales ne peut être compris si on ne le rapporte pas aussi à l’action consciente des acteurs sociaux, notamment les acteurs concernés par la production des savoirs susceptibles de jouer un rôle actif dans les révolutions économiques et sociales.
Par la suite, les facteurs de décadence et de colonisation vont se nourrir mutuellement dans le cadre d’un même système de sous-développement et de dépendance. Le concept de « colonisabilité » auquel a eu recours Bennabi rend compte de cette dialectique qui explique que l’indépendance politique n’a pas suffi à dépasser radicalement le rapport colonial. Le concept bennabien de « colonisabilité » rappelle celui de « complexe de dépendance » de Frantz Fanon.
Mais la différence entre les deux concepts reste importante : chez Fanon, le « complexe de dépendance » renvoie à un rapport psychologique (complexe d’infériorité) que le colonisé ou l’ex-colonisé continue à entretenir avec le colonisateur. Chez Bennabi, en revanche, le concept de « colonisabilité » rend compte d’une réalité sociale complexe qui fait que l’ancienne société colonisée continue à construire son présent et son avenir sur la base d’un schéma hérité de la colonisation qui la condamne au mal-développement.
Le concept de « colonisabilité » reste donc essentiellement marqué par une connotation culturelle forte. L’importance du facteur culturel est attestée a-contrario par l’entreprise de déculturation et de dépersonnalisation que le colonialisme a tenté d’organiser à grande échelle dans les colonies.
Après l’accession des pays colonisés à l’indépendance politique, l’œuvre de déculturation accomplie par le pouvoir colonial apparaît dans toutes ses conséquences néfastes : le complexe social de « colonisabilité », dont l’expression la plus spectaculaire est le complexe d’infériorité des élites dirigeantes, explique en grande partie l’échec d’une entreprise de modernisation qui n’arrive pas à s’arracher à la logique perverse de la dépendance laquelle nourrit à son tour de nouvelles formes de sous-développement.
A cet égard, Bennabi compare l’univers des « sous-développés » à celui des enfants, le rapport au monde est conçu comme un rapport à des objets à acquérir. Mais le pire est que cette propension à accumuler des choses d’autant plus étrangères qu’on ne les a pas produites atteint le domaine des concepts et des idées.
Le comportement consumériste des « sous-développés » dégénère en importation de modèles qui n’ont rien à voir avec la réalité sociale des pays sous-développés. Non seulement cette importation ne suffit pas à atteindre la modernisation sociale souhaitée mais elle contribue à annihiler les efforts consentis par des secteurs entiers de la société en vue de sortir du cercle vicieux du sous-développement et de la dépendance.
Le facteur culturel
En effet, le sous-développement ne se réduit pas à un processus économico-technique isolé de la conscience sociale de ses maîtres d’œuvre. Le facteur culturel ne vient pas se surajouter aux autres facteurs historiques. Il traverse et alimente l’ensemble du procès de reproduction de la formation sociale. De ce point de vue, l’apport de Bennabi à la théorie du développement témoigne de la fécondité du dialogue interdisciplinaire. Parti d’une préoccupation théologique et culturelle, Bennabi a enrichi la sociologie du développement quelles que soient par ailleurs les réserves qui peuvent être formulées à l’encontre de sa théorie générale.
Cependant, pour Bennabi, si le recours à un concept comme la « révolution culturelle » dans certains pays décolonisés illustre une prise de conscience de la dimension culturelle du développement, il ne suffit pas pour autant pour trouver la juste solution au problème ainsi posé. Bennabi commence par montrer les limites de la définition de la culture dans le capitalisme et le m marxisme. Dans le premier cas, une définition idéaliste qui met l’accent sur la connaissance héritée notamment de la civilisation gréco-romaine. Dans le second, la culture est ramenée à ses conditions de production sociale sans pour autant rendre compte de sa singularité complexe.
Bennabi insiste sur le caractère complexe de la culture qui est tout à la fois une morale, une esthétique, une logique pratique. La culture est ainsi définie comme un rapport organique entre le comportement de l’individu et le mode de vie sociale. Elle dépasse la dimension intellectuelle proprement dite et concerne le comportement des individus dans une société déterminée. Bennabi illustre sa position en opposant deux exemples : d’une part, celui de deux individus assumant deux fonctions sociales différentes dans le cadre d’une même société, par exemple, un médecin et un menuisier vivant et travaillant tous les deux en Angleterre.
De l’autre, deux individus assumant la même fonction sociale dans deux sociétés différentes, un médecin en Angleterre et un autre en Algérie. L’identité de comportement des deux premiers et la différence d’attitude des seconds ne peuvent s’expliquer par les facteurs d’éducation et de classe. Pour expliquer ce phénomène, Bennabi recourt au concept de « socialisation culturelle » entendue comme une synthèse complexe de données éthiques, esthétiques et logico-pratiques qui seule définit la culture (4).
Cette analyse, dont l’évidence ne saute pas aux yeux, permet néanmoins à Bennabi de dépasser les conceptions développementalistes qui misent soit sur unes stratégie éducative individualiste et élitiste (libéralisme) soit sur une stratégie industrialiste et collectiviste (étatisme). Dans les deux cas, la véritable « révolution culturelle », qui seule pourrait modifier les structures et les mentalités, n’est pas au rendez-vous. Dans les deux cas, on risque d’avoir un développement superficiel et limité. Mais le véritable développement qui suppose un changement social radical n’est pas atteint.
NOTES
« La civilisation n'est pas un entassement, mais une construction, une architecture. »

Malek Bennabi (en arabe مالك بن نبي) est un penseur algérien, né en 1905 à Constantine, décédé le 31 octobre 1973 à Alger. Il a étudié les problèmes de civilisation du monde musulman. Il était fortement imprégné de la culture arabo-musulmane et occidentale. On lui doit un concept sur la « colonisabilité » selon lequel, les sociétés colonisé ont une aptitude, un comportement et un mode de vie favorable à la colonisation étrangère, et ce notamment dans les pays musulmans, terme qu'il utilisera dans son livre l'Afro-asiatisme.
Biographie
Malek Bennabi a fait sa première entrée à l'école coranique de Tébessa où vivaient ses parents. Ces études, il devait les payer alors que ses parents éprouvaient alors des difficultés à trouver l'argent nécessaire à la scolarisation de leur enfant. Ainsi et après quatre années passées au sein de ladite école, Malek a rejoint l'école française. Il y demeura jusqu'en 1918, année au cours de laquelle il termina les études préparatoires lui ouvrant l'accès au cycle secondaire. Ses brillants résultats lui font décrocher une bourse pour poursuivre ses études à Constantine où il résida chez son oncle qui lui dispensa quelques cours de musique. C'est ainsi qu'il a eu le privilège d'être formé par un homme auprès duquel il apprit beaucoup, le cheikh Abdelmadjid. Il étudia de ce fait la langue arabe à la Grande Mosquée.
De retour à Tébessa où il fréquentait un club mis sous la direction de cheikh Larbi Tébessi; Il a travaillé comme agent de bureau au Tribunal de la ville avant d'être muté à Aflou où il prit connaissance, pour la première fois, du journal Chihab dirigé par Abdelhamid Ben Badis qu'il connaîtra d'ailleurs pour la première fois en 1928 à Constantine. Ainsi, et sur la demande de celui‑ci, Malek est affecté à Chelghoum Laïd d'où il démissionna quelque temps après de son poste après ses démêlés avec le secrétaire greffier du tribunal.
C'est ainsi qu'en 1929, son père lui proposa de se rendre en France pour poursuivre ses études, qu'il rejoint en septembre 1930 et opta pour l'Institut des Langues Orientales. Sa présence à Paris lui permit d'entrer en contact avec l'Association des Jeunes Chrétiens de Paris. Il n'a pu accéder à l'Institut des Langues Orientales car, l'accès pour un musulman algérien ne dépend pas de critères scientifiques, mais des normes politiques en place. C'est pourquoi il opta pour les études en électricité.
En 1931, Malek Bennabi épousera une Française qui embrassa l'Islam et prit alors le prénom de "Khedidja". En 1932, il reçut le Mahatma Gandhi qui visita Paris où il anima une conférence organisée par l'Association des Jeunes Chrétiens de Paris.
En 1936, accompagné de quelques amis, il rencontra la délégation algérienne qui s'était rendue à Paris pour revendiquer, auprès des autorités françaises, les réformes proposées par le Congrès Musulman. La délégation comprenait notamment cheikh Abdelhamid Ben Badis et cheikh Bachir El‑Ibrahimi. En 1938‑39, Bennabi fonda, à Marseille, une école pour les analphabètes adultes parmi les travailleurs algériens en France. Les autorités françaises le convoquèrent et lui interdirent de continuer à enseigner dans cet établissement pour des raisons "d'incompétence".
En 1946, Malek Bennabi publia à Paris Le Phénomène coranique, qu'il voulait une preuve scientifique du caractère divin du Coran et une réfutation des thèses l'attribuant à une œuvre humaine. Il publia également un roman Lebeik (1947), et des études comme Les conditions de la renaissance (1948), Orientation du monde musulman (1954), et Le Concept de l'afro‑asiatis, à l'occasion de la conférence de Bandoeng.
A signaler que, hormis le roman sus‑cité, Malek Bennabi avait publié ses œuvres sous le titre Problèmes de la civilisation car il considérait que les différents problèmes du monde musulman renvoient à ce contexte.
En 1956, il se rendit au Caire, coupant totalement avec la France qu'il ne reverra plus. Le seul lien qui le liait à elle était la correspondance qu'il entretenait avec son épouse française qui avait refusé de l'accompagner au Caire. Il contacta le président égyptien Gamal Abdel Nasser et bénéficia d'un salaire mensuel du
gouvernement égyptien, ce qui lui permit de se consacrer à l'activité intellectuelle.
Malek Bennabi apprend, durant son séjour au Caire, la langue arabe dans laquelle il commença à écrire et à donner des conférences. Il visita, à plusieurs reprises, la Syrie et le Liban pour y donner des conférences. Le Front de Libération Nationale le charge de plusieurs missions en dehors de l'Égypte. Il était en outre, au Caire, un des conseillers à l'Organisation de la Conférence Islamique (OCI).
Après avoir contacté plusieurs amis et étudiants, il procéda à la traduction de ses œuvres vers l'arabe, langue qu'il adopta par la suite comme langue de travail.
En 1963 Malek Bennabi retourne en Algérie où il fut nommé Directeur de l'Enseignement Supérieur. Il démissionne en 1967 pour se consacrer au travail intellectuel, à la réforme et à l'organisation de rencontres intellectuelles qui devinrent plus tard Séminaires de la Pensée Islamique que l'Algérie organise chaque année. Il vécut le restant de ses jours en Algérie où il mourut le 31 octobre 1973. Il fut inhumé à Constantine.
Sa Pensée
Malek Bennabi a à son actif plus d'une vingtaine d'ouvrages traitant de civilisation, de culture, d'idéologie, de problèmes de société ainsi que d'autres sujets tel le phénomène coranique et les raisons de la stagnation de la société musulmane en particulier. Par ses écrits, Malek Bennabi voulait éveiller les consciences musulmanes et relancer une renaissance de la société musulmane. Il n'a de cesse de critiquer vivement l'administration coloniale française par ses écrits et ses conférences. Il n'a jamais accepté la colonisation de l'Algérie par la France et le statut d'indigène octroyé par l'administration de l'époque aux autochtones algériens.
Il est probable que peu de gens ont vraiment saisi la portée de sa vision et sa pensée,[non neutre] notamment dans la société musulmane à propos de laquelle il dit dans son ouvrage Vocation de l'Islam :
« La plus grave parmi les paralysies, celle qui détermine dans une certaine mesure les deux autres (sociale et intellectuelle), c'est la paralysie morale. Son origine est connue : "L'islam est une religion parfaite. Voilà une vérité dont personne ne discute. Malheureusement il en découle dans la conscience post-almohadienne une autre proposition : "Nous sommes musulmans donc nous sommes parfaits".
Syllogisme funeste qui sape toute perfectibilité dans l'individu, en neutralisant en lui tout souci de perfectionnement. Jadis Omar ibn al-Khattab faisait régulièrement son examen de conscience et pleurait souvent sur ses "fautes". Mais il y a longtemps que le monde musulman a cessé de s'inquiéter de possibles cas de conscience. On ne voit plus qui que ce soit s'émouvoir d'une erreur, d'une faute. Parmi les classes dirigeantes règne la plus grande quiétude morale. On ne voit aucun dirigeant faire son mea culpa.
C'est ainsi que l'idéal islamique; idéal de vie et de mouvement a sombré dans l'orgueil et particulièrement dans la suffisance du dévot qui croit réaliser la perfection en faisant ses cinq prières quotidiennes sans essayer de s'amender ou de s'améliorer : il est irrémédiablement parfait, Parfait comme la mort et comme le néant. Tout le mécanisme psychologique du progrès de l'individu et de la société se trouve faussé par cette morne de satisfaction de soi. Des êtres immobiles dans leur médiocrité et dans leur perfectible imperfection deviennent ainsi l'élite d'une société morale d'une société où la vérité n'a enfanté qu'un nihilisme. La différence est essentielle entre la vérité, simple concept théorique éclairant un raisonnement abstrait, et la vérité agissante qui inspire des actes concrets. La vérité peut même devenir néfaste, en tant que facteur sociologique, lorsqu'elle n'inspire plus l'action et la paralyse, lorsqu'elle ne coïncide plus avec les mobiles de la transformation, mais avec les alibis de la stagnation individuelle et sociale. Elle peut devenir l'origine d'un monde paralytique que Renan et Lamennais dénonçaient en disant que l'islam "pourrait devenir une religion de stagnation et de régression".»
Dans un autre ouvrage intitulé Les Grands Thèmes de la civilisation, de la culture, de l'idéologie, de la démocratie en islam, de l'orientalisme, Malek Bennabi parle des raisons de la stagnation de certaines sociétés qu'il qualifie de primitives :
« Quand une société primitive met des tabous autour de ses traditions, de ses convictions, de ses goûts, de ses usages, ce qui est risible là-dedans - à supposer qu'il y ait quelque chose de risible - ce n'est pas le tabou mais le vide culturel, l'inculture qu'elle défend, c'est-à-dire l'ensemble de causes qui maintiennent cette société en stagnation.»
Bennabi a traité tous les domaines, social, politique et économique, ayant trait au monde musulman. Il a ainsi écrit sur la femme, sur la démocratie et sur tous les problèmes de la civilisation et du développement. Il n'a pas omis d'étudier les Évangiles pour une étude comparative. Dans son livre intitulé La Pensée et la culture moderne en Afrique du Nord (Le Caire 1965), le Pr Anouar El‑Djoundi écrivait: "Malek Bennabi est très différent des prédicateurs, des penseurs et des écrivains. C'est un philosophe authentique avec un profil de sociologue qui, profitant de sa double culture arabe et française, a tenté de concilier entre la science et la pensée arabes inspirées du Coran et de la Sunna et du patrimoine arabo‑islamique d'une part et la science et la pensée occidentales inspirées du patrimoine grécoromain et chrétien, d'autre part».
Œuvres
Le Phénomène coranique (1946)
Lebbeik (1947)
Les Conditions de la renaissance (1947)
Vocation de l'islam (1954)
Le Problème des idées dans la société musulmane
Le Musulman dans le monde de l'économie
L'Afro-Asiatisme (1956)
Le Problème de la culture (1957)
SOS Algérie (1957)
Brochure politique (en arabe et en français)
Discours sur la nouvelle édification (1958)
La Lutte idéologique en pays colonisé (1958)
Idée du Commonwealth islamique (1959)
Réflexions (1959)
Naissance d'une société (1960)
Dans le souffle de la bataille (1961)
Perspectives algériennes (1965)
Mémoires d'un témoin du siècle (L'ENFANT, L'ETUDIANT,L'ECRIVAIN,LES CARNETS) 'Edition SAMAR 2006
Le Rôle du musulman dans le dernier tiers du xxe siècle
SOS Algérie
Pourriture (1956)
Le problème juif (1956)
Éditions récentes
La lutte idéologique, El Borhane, 2004
Mondialisme, Dar El-Hadhara, 2004
articles de presse réunis, choisis, annotés et préfacés par Abderrahman Benamara ; postface du Dr. Omar Benaissa
Colonisabilité, Dar El-Hadhara, 2003
L'afro-asiatisme, SEC, 1992
Les conditions de la renaissance : problème d'une civilisation, SEC, 1992
Wikipedia
Malek Bennabi : Un penseur algérien hors du commun- partie1
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Le Ponseur Algérien Malek bennabi 2/3المفكر مالك بن نبي
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Le Ponseur Algérien Malek bennabi 3/3المفكر مالك بن نبي
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La théologie de la libération de Malek Bennabi
Les théologies islamiques de la libération {8}
Ayant vécu l’expérience post-coloniale, Malek Bennabi (1905-1973) sera essentiellement préoccupé des problèmes de développement. L’accession à l’indépendance nationale et la construction d’un Etat moderne n’ont pas suffi à arracher les sociétés musulmanes au sous-développement économique, social et culturel. Ingénieur électricien de l’école polytechnique de Paris et nourri en même temps aux sources de la Nahda musulmane, Bennabi mettra cette double formation au service d’une œuvre consacrée à élucider cette thèse : le développement sera culturel ou ne sera pas.
La principale caractéristique de la relecture bennabienne de l’Islam sera de dépasser la dimension religieuse au sens restrictif pour l’aborder dans sa dimension civilisationnelle globale. La généralisation théorique à laquelle pouvait aller un esprit aussi profond ne doit pas cacher le fait que Bennabi avait en vue deux thèses apparemment contradictoires mais qui se rejoignent finalement dans une commune stérilité historique.
La première était défendue par le courant « traditionaliste » qui croyait à tort que la renaissance islamique pouvait se réaliser grâce à une revivification des pratiques religieuses et morales qui viendrait se superposer à un développement technique qui leur serait extérieur. La deuxième thèse était défendue par le courant « moderniste » qui concevait le développement comme une opération d’importation d’un modèle « clé en main » dont la généralisation suffirait à transformer les structures sociales et mentales.
Retrouver l’esprit de l’Islam
C’est en gardant présent à l’esprit ce combat sur deux fronts qu’il faut lire l’œuvre de Bennabi. Celui-ci ne se contente pas d’infirmer la prétention de ceux, parmi les orientalistes, qui ont cru voir dans l’Islam un facteur entravant la diffusion de la science et le progrès dans les sociétés musulmanes. Il réfute également la position des défenseurs de l’Islam qui perdent un temps précieux à « démontrer » que le Coran a prévu telle ou telle conquête scientifique contemporaine. Pour Bennabi, c’est là un faux problème. La question de savoir si l’Islam a pu ou non prévoir les développements scientifiques contemporains est un non-sens.
Ce qu’il convient de savoir est si l’Islam contredit ou non l’esprit scientifique dont l’acquisition représente une condition indispensable au succès de l’entreprise de développement : « Il ne s’agit pas de rechercher dans les versets coraniques ce qui y aurait trait à la conquête spatiale ou à l’atome mais de s’interroger s’il y a dans leur esprit ce qui pourrait entraver ou, au contraire, favoriser le mouvement de la science » (1)
Ce qui est important à noter, selon Bennabi, est que le Coran « a amené le climat rationnel nouveau qui permet à la science de se développer » et que « le développement de la science ne se mesure pas seulement par les données scientifiques mais aussi par l’ensemble des circonstances psychologiques et sociales qui se constituent dans un climat déterminé » (2).
En partant de cette considération, Bennabi propose une méthode analytique dans l’étude du phénomène coranique en vue d’atteindre un double objectif : 1) permettre à la jeunesse musulmane d’avoir une méditation religieuse rationnelle ; 2) proposer une réforme de l’ancienne méthode d’interprétation du Coran (3).
La relecture théologique de Bennabi vise essentiellement à redonner à l’Islam une dynamique sociale susceptible de contribuer à arracher les sociétés musulmanes à leur sous-développement et à leur dépendance. C’est sous cet angle qu’elle peut être définie comme une théologie de la libération. L’accent mis sur les questions de civilisation et de méthode conduit Bennabi à relativiser l’explication exogène du sous-développement et de la dépendance.
Pour lui, la colonisation n’est qu’un facteur parmi d’autres dans le procès du sous-développement. La preuve, même les pays qui n’ont pas la colonisation directe n’ont pas échappé au sous-développement.
Le concept de colonisabilité
Sans doute, la méthode culturelle de Bennabi sous-estime l’interaction profonde entre la formation de l’économie-monde, à travers l’expansion européenne, et la formation du « sous-développement » dans la périphérie qui n’a pas attendu l’ère de la colonisation pour devenir une réalité. Mais l’analyse de Bennabi a le mérite d’attirer l’attention sur le phénomène social endogène de la « décadence » qui a facilité l’œuvre de la colonisation.
Or, ce phénomène interne qui renvoie à l’évolution des structures sociales ne peut être compris si on ne le rapporte pas aussi à l’action consciente des acteurs sociaux, notamment les acteurs concernés par la production des savoirs susceptibles de jouer un rôle actif dans les révolutions économiques et sociales.
Par la suite, les facteurs de décadence et de colonisation vont se nourrir mutuellement dans le cadre d’un même système de sous-développement et de dépendance. Le concept de « colonisabilité » auquel a eu recours Bennabi rend compte de cette dialectique qui explique que l’indépendance politique n’a pas suffi à dépasser radicalement le rapport colonial. Le concept bennabien de « colonisabilité » rappelle celui de « complexe de dépendance » de Frantz Fanon.
Mais la différence entre les deux concepts reste importante : chez Fanon, le « complexe de dépendance » renvoie à un rapport psychologique (complexe d’infériorité) que le colonisé ou l’ex-colonisé continue à entretenir avec le colonisateur. Chez Bennabi, en revanche, le concept de « colonisabilité » rend compte d’une réalité sociale complexe qui fait que l’ancienne société colonisée continue à construire son présent et son avenir sur la base d’un schéma hérité de la colonisation qui la condamne au mal-développement.
Le concept de « colonisabilité » reste donc essentiellement marqué par une connotation culturelle forte. L’importance du facteur culturel est attestée a-contrario par l’entreprise de déculturation et de dépersonnalisation que le colonialisme a tenté d’organiser à grande échelle dans les colonies.
Après l’accession des pays colonisés à l’indépendance politique, l’œuvre de déculturation accomplie par le pouvoir colonial apparaît dans toutes ses conséquences néfastes : le complexe social de « colonisabilité », dont l’expression la plus spectaculaire est le complexe d’infériorité des élites dirigeantes, explique en grande partie l’échec d’une entreprise de modernisation qui n’arrive pas à s’arracher à la logique perverse de la dépendance laquelle nourrit à son tour de nouvelles formes de sous-développement.
A cet égard, Bennabi compare l’univers des « sous-développés » à celui des enfants, le rapport au monde est conçu comme un rapport à des objets à acquérir. Mais le pire est que cette propension à accumuler des choses d’autant plus étrangères qu’on ne les a pas produites atteint le domaine des concepts et des idées.
Le comportement consumériste des « sous-développés » dégénère en importation de modèles qui n’ont rien à voir avec la réalité sociale des pays sous-développés. Non seulement cette importation ne suffit pas à atteindre la modernisation sociale souhaitée mais elle contribue à annihiler les efforts consentis par des secteurs entiers de la société en vue de sortir du cercle vicieux du sous-développement et de la dépendance.
Le facteur culturel
En effet, le sous-développement ne se réduit pas à un processus économico-technique isolé de la conscience sociale de ses maîtres d’œuvre. Le facteur culturel ne vient pas se surajouter aux autres facteurs historiques. Il traverse et alimente l’ensemble du procès de reproduction de la formation sociale. De ce point de vue, l’apport de Bennabi à la théorie du développement témoigne de la fécondité du dialogue interdisciplinaire. Parti d’une préoccupation théologique et culturelle, Bennabi a enrichi la sociologie du développement quelles que soient par ailleurs les réserves qui peuvent être formulées à l’encontre de sa théorie générale.
Cependant, pour Bennabi, si le recours à un concept comme la « révolution culturelle » dans certains pays décolonisés illustre une prise de conscience de la dimension culturelle du développement, il ne suffit pas pour autant pour trouver la juste solution au problème ainsi posé. Bennabi commence par montrer les limites de la définition de la culture dans le capitalisme et le m marxisme. Dans le premier cas, une définition idéaliste qui met l’accent sur la connaissance héritée notamment de la civilisation gréco-romaine. Dans le second, la culture est ramenée à ses conditions de production sociale sans pour autant rendre compte de sa singularité complexe.
Bennabi insiste sur le caractère complexe de la culture qui est tout à la fois une morale, une esthétique, une logique pratique. La culture est ainsi définie comme un rapport organique entre le comportement de l’individu et le mode de vie sociale. Elle dépasse la dimension intellectuelle proprement dite et concerne le comportement des individus dans une société déterminée. Bennabi illustre sa position en opposant deux exemples : d’une part, celui de deux individus assumant deux fonctions sociales différentes dans le cadre d’une même société, par exemple, un médecin et un menuisier vivant et travaillant tous les deux en Angleterre.
De l’autre, deux individus assumant la même fonction sociale dans deux sociétés différentes, un médecin en Angleterre et un autre en Algérie. L’identité de comportement des deux premiers et la différence d’attitude des seconds ne peuvent s’expliquer par les facteurs d’éducation et de classe. Pour expliquer ce phénomène, Bennabi recourt au concept de « socialisation culturelle » entendue comme une synthèse complexe de données éthiques, esthétiques et logico-pratiques qui seule définit la culture (4).
Cette analyse, dont l’évidence ne saute pas aux yeux, permet néanmoins à Bennabi de dépasser les conceptions développementalistes qui misent soit sur unes stratégie éducative individualiste et élitiste (libéralisme) soit sur une stratégie industrialiste et collectiviste (étatisme). Dans les deux cas, la véritable « révolution culturelle », qui seule pourrait modifier les structures et les mentalités, n’est pas au rendez-vous. Dans les deux cas, on risque d’avoir un développement superficiel et limité. Mais le véritable développement qui suppose un changement social radical n’est pas atteint.
NOTES
- Spoiler:
- Malek BENNABI, La production des orientalistes, Librairie Amar, Alger, 1970, p.34 Op.cit, p. 37 Malek BENNABI, Le phénomène coranique, Dar al Fikr, Beyrouth Malek BENNEBI, Le problème de la culture, Dar al Fikr, Beyrouth
- « Vouloir prouver des choses qui sont claires d'elles-mêmes, c'est éclairer le jour avec une lampe. ». .
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